Le dernier dimanche 26
Le dernier dimanche 26.
À propos de nous, de notre amour, de notre vie, mais aussi du mal.
Tu me disais souvent, la seule chose qui me ferait vraiment du bien, c’est que la vérité éclate, et que les gens la voient vraiment comme elle est. Dont acte mon amour.
Le dernier dimanche 26 que nous avons passé ensemble, c’était le précédent. Le dimanche 26 avril. C’était la veille de ton anniversaire.
Il commençait à faire bon, nous avons passé un dernier dimanche ensoleillé.
Comme souvent le dimanche matin, nous sommes allés au Peyrou nous balader, trouver quelques disques peut-être, manger des frites sûrement. J’adore les frites. Et tu adores me voir manger des frites et m’en piquer. Tu dis toujours que je suis magique, qu’une barquette de frites et hop j’ai quatre ans je suis contente. C’était vrai.
Il faisait chaud, à peine sortie de la maison je t’ai dit que j’allais me changer que je te rejoignais. J’ai mis une de mes robes que tu adores, la marron à pois blancs dont le haut est un peu transparent. Quand je t’ai rejoint tu m’as dit « Bonjour jolie Madame, t’es belle dans ta robe on voit tes seins. » J’ai souri on s’est embrassés et on a pris des frites c’était trop bien. T’avais trouvé des 45t il faisait doux tout était au top.
Plus tard, il faisait encore tellement bon qu’on est allés boire un verre en terrasse histoire de prolonger un peu, en plus c’était la veille de ton anniversaire alors voilà.
Ton anniversaire qui commençait à te préoccuper.
« Je vais encore avoir un coup de fil de ma vielle. »
Tu avais pourtant bloqué ses numéros depuis longtemps, mais elle se démerdait toujours pour arriver à envoyer un message ou faire appeler quelqu’un d’autre.
On en parlait souvent, tu voulais changer de téléphone pour un truc qui la bloquerait pour de bon, le tien était obsolète de toute façon, enfin comme nous quoi.
Tu en avais beaucoup parlé avec France, ta tante adorée et retrouvée qui t’avait si cruellement manqué avant tout ça, tu avais hésité à changer de numéro, tu aurais du le faire depuis longtemps, bref ça te rendait malade d’avance.
Même à distance, même à 200km, même après s’être fâché définitivement avec elle, il fallait toujours qu’elle arrive à t’atteindre d’une manière ou d’une autre et ça te rendait dingue.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle tu ne souhaitais pas qu’on la voit, tu te méfiais de sa capacité à nuire tu voulais que notre vie soit protégée d’elle.
Quand tu devais aller la voir c’était un calvaire à chaque fois, « Bon j’y vais je bois un café j’essaie de pas écouter ce qu’elle me dit et cassos ». Une fois sur deux tu revenais furieux parce qu’elle t’avait encore harcelé avec une connerie ou une autre. 200km c’était le minimum.
Même après cet ultime coup de fil auquel tu m’as demandé d’assister, où tu lui as tout re-déballé comme tu t’échinais à le faire depuis des années : les douches tout habillé, les crises d’hystérie où elle faisait la morte et tu hurlais terrorisé, les coups de balais, les humiliations, le tout dans la toute petite enfance, les embardées en voiture où elle hurlait « Je vais nous foutre en l’air ! » Etc etc.
Je savais tout ça bien sûr, depuis longtemps, depuis le début.
Ça a pris de l’ampleur en détails quand tu as commencé une psychothérapie pour déballer tout ça enfin.
Tu rentrais rassuré de tes séances, le retour de cette femme qui t’a suivi et accompagné était le même que celui des femmes à qui tu as parlé au cours de ta vie et qui t’on écouté et rassuré. Tes compagnes bien sûr, des amies filles auxquelles tu as un peu plus parlé en détail, des amis et amies d’enfance et d’adolescence, et puis bien évidemment ces filles et ces femmes avec lesquelles tu as tissé des lien forts pendant toutes ces années de travail de nuit aux urgences. Elles se reconnaîtront, je pense notamment à B, L et Perruche.
Et moi bien sûr. Toutes, nous t’avons toutes dit que non ça n’était pas normal pas acceptables qu’on ne faisait pas ça à un enfant. On ne fait pas ça à un être vivant en fait.
Je savais tout ça donc, mais on a toi et moi été abasourdis par cette dernière conversation que tu as eu avec elle.
D’abord je n’ai pas reconnu sa voix, qui était froide, glaciale, monocorde, presque mécanique.
Elle a tenté de faire comme si de rien n’était alors que tu ne l’avais pas vu ni appelé depuis des mois. Mais non tu appelais pour qu’une fois pour toute elle te réponde.
« Tu peux m’expliquer pourquoi tu tapais des crises d’hystérie et faisais la morte après quand j’étais tout petit ? Tu crois qu’on fait ça à un enfant ? …
Et les douches tout habillé, les humiliations, les Mets toi à genoux demande pardon ? … «
Réponse « Tu étais un enfant difficile. »
« Et quand tu menaçais de nous foutre en l’air en bagnole en faisant des embardées une fois on a failli finir dans le fossé ? »
Réponse « Ah oui mais tu t’étais fait viré du collège ! »
Etc etc.
Elle s’est très rapidement mise à hurler dans le téléphone, tu as essayé de lui dire arrête sinon je raccroche et ce sera la dernière fois, puis un peu plus fort…. Ok, oublie mon numéro et oublie que t’as un fils. Et tu as raccroché.
La douche froide ce jour là. Celle qui t’as permis de tirer un trait définitif sur elle, en ayant la confirmation que non seulement elle se rappelait absolument de tout, non seulement elle n’éprouvait aucun remord, mais en plus tout était ta faute évidemment. Pas une once de regrets ni même d’excuses à l’horizon.
Nous avons ensuite reçu une salve de messages complètement lunaires et agressifs où elle t’expliquait qu’elle était fière de son parcours et de sa vie (nous avons cherché un moment le rapport avec toi mais il n’y en avait donc aucun) et où le fond le disputait à la forme sur l’immonde et le pour le moins inadapté.
« Au fait tu m’as bien fait rire sur mes crises de nerfs… tu confonds certainement avec C … « (C. ton autre tante)
C, ton autre tante donc, que tu avais re-contacté dans le but de retrouver la trace de France mais chou blanc elle non plus n’a pas voulu te donner son numéro. Je revois ta tête me disant après avoir eu C au téléphone : « Entre ma vielle et ma tante elles balancent l’une sur l’autre elles ne s’arrêtent jamais…. »
Mais quel enfer.
La suite on la connaît. Je la réécrirai jusqu’à mon dernier souffle.
Nous sommes dimanche 26.
Mais ça ne marche plus. Les frites ne sont plus magiques.
Sans toi, plus de magie à rien, absolument rien.
La vie sans toi est insupportable.
Ce qui t’es arrivé est insupportable.
La vie sans toi est insupportable.
Je t’aime mon amour, je t’aime infiniment.
Sylvain, mon amour, avec moi, ma robe et des frites, Dimanche 26 Avril 2026
